L’expérimentation de n’importe qui — Partie III

L’expérimentation de n’importe qui — Partie III
Erna Banovac, Vatroslav Mimica, Dunja Ivanišević & Ivan Martinac

Films expérimentaux yougoslaves et post-yougoslaves proposés (de 1958 à aujourd'hui) par Ivana Momčilović

Nous continuons la troisième partie du programme « Expérimentation de n’importe qui – Film expérimental yougoslave et post-yougoslave », révélant en surface des mouvements, des connexions, des images, des couleurs, des sons, des ombres et des lumières oubliés, des exploits émancipateurs du cinéma amateur yougoslave. De nombreuses années plus tard, ils brillent dans l’obscurité comme les trajectoires de ces organismes vivants qui ont survécu à plusieurs kilomètres de profondeurs océaniques, réussissant encore à produire cette lueur bioluminescente énigmatique. Cette sélection de la dramaturge Ivana Momčilović, disponible du 21 janvier au 21 février 2021, présente quatre films: Erna, de Erna Banovac (1963); Samac (Le solitaire) de Vatroslav Mimica (1958); Žemsko de Dunja Ivanišević (1968), Sve ili ništa (Tout ou Rien) de Ivan Martinac (1968). Il s’agit de la troisième partie de ce programme dédié au cinéma expérimental yougoslave et post-yougoslave qui, à cette occasion, rend hommage à Erna Banovac (1947-2020) – première femme à réussir l’examen du kino-amateur, devenant ainsi membre du Kino Club Belgrade à l’âge de 17 ans seulement.

 

Erna (~1963) de Erna Banovac.
8mm transféré sur le support digital (2011), blanc-noir. Production Kino Klub Beograd, SFR Yugoslavie Avec: Erna Banovac, Dragan Kresoja. Son: Zoran Uzelac Musique: Zoran Simjanović.

Les films d’Erna Banovac ayant été perdus, il n’existe aujourd’hui que Erna, sans doute dans une version abrégée. Après ce dernier, Banovac s’essaye au montage puis quitte pour toujours le monde du cinéma. Toutefois, ce film amateur, conçu à l’âge de 17 ou 18 ans de Erna, constitue un chef-d’œuvre qui, sous forme de manifeste poétique, aborde les dangers écologiques et sociaux qui apparaissent dans les années 1960. Les jump-cut (ou coupe sautée) permettent d’alterner entre des images de catastrophes naturelles, tsunamis, fonte de glaciers ou forêts coupées (toutes issues de found footage), et des plans de foules faisant la queue devant les magasins (très probablement filmées aux pays du bloc de l’Est de l’époque). S’en suit une masse non identifiée de soldats, ainsi que des gens qui se précipitent quelque part, probablement dans un acte de rébellion. Entre ces plans, les regards subjectif et objectif d’une fille et d’un garçon (Erna et l’acteur/ réalisateur Dragan Kresoja) amplifiés par une musique d’alerte. Suggérant une sorte d’auto-fiction ou d’autoportrait conscient, entre « L’autoportrait du désespéré » de Courbet et les autoportraits de Dürer, ces regards semblent analyser avec anxiété le passé et le futur du monde qui les entoure. En voyant son film après plus de 50 ans, Erna déclare : « On a coupé les branches aux oiseaux, la vie des gens a été coupée par les guerres, un jeune homme et une fille restent et ne savent pas où aller, avec eux un oiseau laissé seul ». Les plans finaux du film suivent en effet un corbeau solitaire tout comme le lancement d’une fusée en orbite. Des plans qui questionnent de manière inquiétante sur le sens de l’expansion de l’homme dans l’Univers alors que la Terre quant à elle semble abandonnée à ses problèmes. Près de 60 ans plus tard, le geste d’avertissement poétique qu’est Erna est plus pertinent que jamais. La puissance de ce message cristallin, venant d’une femme cinéaste amateure, se ressent aujourd’hui comme un regard posé sur nous. Un regard qui nous observe toujours et nous gêne, tant il a anticipé les films récents abordant les enjeux environnementaux et climatiques.

Miroslav Bata Petrović, cinéaste amateur devenu réalisateur, a retrouvé Erna en 2017 à Belgrade, et après 50 ans, lui a montré son propre court métrage (daté provisoirement en 1963 et numérisé en 2011 par le professeur de montage d’Erna, Marko Babac). C’est d’ailleurs le seul indice concernant l’année de réalisation du film Erna. Dans le film de Bata Petrović, nous apprenons que l’inscription d’une femme au Kino Klub Belgrade n’était pas chose courante, que l’examen d’entrée était complexe, et que les hommes ont d’abord ri à l’idée qu’une fille s’empare d’une caméra. Ils lui conseillent notamment de faire “un film sur les nudistes du lac de Belgrade” – ce qu’elle a fait et lui aura valu 1 kilo de citrons comme prix “pour le pire film de l’année”. Encouragée par cette expérience négative, mais forte de la volonté de montrer le côté féminin de l’histoire, elle réalise le film Erna, qui en 1965 ou 1966 remporte le Grand Prix du Festival de Pančevo (SFR Yougoslavie). Si la carte de membre d’Erna montre qu’elle était membre de la première catégorie du cinéclub de Belgrade depuis juillet 1964, l’année exacte de la création du film (1963/64/65) reste floue, tout comme la version originale du film. Cependant, le manifeste cinétique de poésie visuelle d’Erna connaît un meilleur sort que les débuts de Tressie Souders, la première réalisatrice afro-américaine et son unique film A Woman’s Mistake (1922). Elle passera en effet le reste de sa vie en tant qu’aide-ménagère et son film restera à jamais inconnu (il n’est connu que par les écrits de la communauté afro-américaine de cette période). La liberté qu’inspire les efforts d’Erna, rappelle la liberté du cinéma amateur d’une Maya Deren (protagoniste de ses propres expérimentations cinétiques), mais aussi à l’activisme visuel de la photographe contemporaine sud-africaine Zanele Muholi, qui parle de la position des femmes et du monde qui l’entoure et qui était le sujet d’une série d’autoportraits. Pour conclure cet hommage à Erna, nous pouvons relever que le ciné-club amateur représentait pour Erna et tant d’autres femmes et hommes, ce que Virginia Woolf décrit dans « Une chambre à soi », c’est-à-dire un lieu pour produire la fiction nécessaire, dans la réalité du monde autour du quel « la fiction ressemble à une toile d’araignée, qui pour être attachée de façon très fine est tout de même attachée à la vie par les quatre coins »

 

Žemsko (1968) de Dunja Ivanišević
(Andrija Pivčević à la caméra) N8; 6’57 ; Vidéo couleur HD, Kino Klub Split, SFR Yougoslavie.

Par une erreur jamais résolue, le film Žemsko de Tatjana Dunja Ivanisevic, produit par Kino Klub Split, n’a jamais été envoyé au Festival du film expérimental de Pančevo de 1968, et n’a donc jamais été montré jusqu’en 1987. C’est un autre amateur de cinéma (devenu également réalisateur), Lordan Zafranović, qui sort 19 ans plus tard ce film de l’oubli. Dunja Ivanišević, la première femme cinéaste amateure de Split, réussit l’examen de cinéma amateur et obtient en 1968 le droit de présenter à la commission deux synopsis. Pour l’un d’eux, le film Žemsko, elle reçoit 7 mètres de bande de film en couleur et un excellent caméraman, Andreja Pivčević. Le rôle principal quant à lui est confié à l’actrice Iskra Kuzmančić. Subtilement, à travers le mouvement et le son, Ivanišević interroge la marchandisation du corps féminin à travers les stéréotypes des magazines et publicités féminines, dans les représentations du corps masculin des sculptures de Michel-Ange et de la femme-objet : le corps immobile d’une femme sur un drap blanc. Par le plaisir éprouvé grâce à la musique sélectionnée sur un gramophone, elle danse sensuellement, pieds nus sur le parquet tout en jouant avec la représentation d’une image d’idole masculine sur le mur. Le personnage féminin principal existe ainsi de manière autonome, en dehors des normes et des clichés, en tant que sujet. Le film se termine par une vue extérieure, qui s’ouvre sur la perspective d’un ciel bleu clair et d’un oiseau en vol.

En attendant la projection de son premier et unique film, Dunja Ivanišević a renoncé à expérimenter avec le celluloïd. Elle s’est consacrée pour le reste de sa vie au travail éducatif, en travaillant comme professeure d’histoire à l’école d’art de Split, continuant l’expérimentation avec les mots – devenant par la suite poète et traductrice. Cinquante ans plus tard, son unique film se distingue toujours, avec ses premiers signes d’émancipation, comme la première expérience cinématographique féministe yougoslave.

 

SVE ILI NIŠTA (Tout ou rien) (1968) de Ivan Martinac
Normal 8mm, n & b, couleur, 10’30, Kino Klub Split SFR Yougoslavie.

Ivan Martinac est l’une des figures les plus complètes de la scène expérimentale du cinéma amateur yougoslave. Étudiant en architecture, il arrive à Belgrade depuis Split (via Zagreb) au début des années 1960 grâce au miracle de l’amour. Ce théoricien du cinéma, qui a pensé le film à travers le montage mathématique du plus petit photogramme, a vécu pour le cinéma mais n’a jamais pu vivre de sa passion. Employé par la suite dans une entreprise d’architecture d’État, Martinac consacre son temps libre à sa passion, le cinéma expérimental, et devient l’initiateur d’une génération de cinéastes amateurs qui se réunissaient autour du Lundi du Cinema au Kino Klub Split. Il est impossible de ne pas évoquer son côté cosmologique et mystique, un côté « Malevic » à travers lequel il s’est plongé dans le cinéma et à la poétique comme il s’est dédié à la religion. Il laisse derrière lui 50 chefs-d’œuvre filmés, 12 livres de poésie et la vie d’un dévoué. Son existence, vouée au miracle du salut auquel il croyait profondément, et qui est compris différemment pour tout le monde, est la preuve de la possibilité universaliste de la coexistence avec celui qui est différent de soi, ce qu’il était lui pour la société yougoslave aussi bien qu’elle l’était pour lui. Croyant à la providence, qui dans ces mots était une combinaison d’architecture, d’états d’âme, de sons, de mysticisme, de miracles, de mathématiques, de poésie, d’échecs ou d’astrologie, il était pour beaucoup un franciscain du cinéma yougoslave qui, avec sa grammaire cinématographique, construisait un monde profondément proche de l’idéal de l’au-delà. Cet au-delà, auquel il aspirait, à bout du souffle, comme à l’expression parfaite de l’inconnu, d’un autre point de vue, pourrait aussi être vu comme l’expérimentation moderniste yougoslave.

Tout ou rien, autre film réalisé dans l’emblématique année 1968, revisite les horizons de l’in-existant, agissant à travers des ensembles dialectiques : intérieur / extérieur, statique / mobilité, loisir / réunion de groupe du travail / couleurs et noir et blanc / musique classique et country. Ainsi les termes « tout » ou « rien » sont incarnés dans la dernière image finale de celui qui a consacré sa vie à la conviction que ceux qui n’étaient « rien » se transformeront en « tout » – l’assassiné (un an plus tôt) Che Guevara dont la lutte qu’il a commencée s’est poursuivie dans sa vie éternelle. 30 ans plus tard, Martinac publie un recueil de poésie intitulé L’amour ou rien, combinant la poésie écrite depuis 1962, traduisant l’amour par une véritable totalité.

 

« Il me semble que c’est mon film le plus complexe. Il y a une vraie relation entre la couleur et la bande noir et blanc, une vraie relation entre les séquences, une vraie relation entre la photographie techniquement « correcte » et « incorrecte » entre les plans (du total au détail), la bonne relation entre les cadres statiques et les cadres mobiles. Tout ou rien nait de lui-même. » Notes de l’auteur tirées de sa « Filmographie » à l’occasion des 25 ans de la réalisation du film.

 

Samac (Le solitaire) (1958) de Vatroslav Mimica
Couleur, 16 mm. Scénario: Vatroslav Mimica, Ivo Urbanic; illustration: Aleksandar Marks; animation Vladimir Jutriša; musique Kurt Grieder, SFR Yugoslavie.

Petit chef-d’œuvre d’animation créé au sein de « l’école » yougoslave d’expérimentation cinématographique amateur, le film Samac, a reçu le Lion d’or à la Mostra de Venise en 1958. Vatroslav Mimica, réalisateur de longs métrages modernistes yougoslaves, y compris même des épopées (Anno domini 1573- Le révolte des paysans, (1975), est cinéaste autodidacte. Ayant grandi dans l’arrière-pays dalmate près de Split (Omiš, Mimice), Mimica devient rapidement membre du mouvement communiste, puis rejoint en tant qu’étudiant en médecine, le mouvement partisan antifasciste où, sans une journée de pratique clinique surgi en tant que pilon de la médecine guérilla, dans les conditions les plus difficiles. Après la libération, désireux de quitter l’armée et la médecine, il est nommé directeur du studio de production Jadran Film (après diverses péripéties mais grâce à ses mérites de guerre). Encore une fois, il n’a aucune pratique dans le domaine, si ce n’est son intérêt pour l’expérimentation cinématographique. Il dit notamment à ce propos : « J’ai analysé des films classiques en les regardant image par image sur la table de montage. Par exemple : les films de David Lean, dont j’ai appris la dramaturgie ; ou Billy Wilder, dont j’ai appris la mise en scène, il est un grand maître de la mise en scène. Alors quand j’ai fait mon premier long métrage, je n’étais pas novice. Bien sûr, je n’étais pas si sûr de moi en tout, mais personne ne le savait à part moi. ».

Le dessin animé Samac, récit animé sur l’aliénation de l’homme moderne, annonce le ton moderniste de l’école de dessins animés de Zagreb (baptisé en tant que tel par Georges Sadoul), qui rompt avec la tradition de l’animation réaliste du type Disney, représentant un phénomène artistique singulier. Avec Dušan Vukotić, Nikola Kostelac et le peintre Vlado Kristl, Vatroslav Mimica était l’une des personnalités les plus importantes de la première génération de l’école de dessin animé de Zagreb. Avec une expression géométrique (ses films ont été loués par la théoricienne du cinéma Lotte H. Eisner pour leur modernisme expressionniste), le film suit un employé qui, dans l’atmosphère kafkaïenne de la routine bureaucratique de sa propre vie, fait face aux peurs et à l’apathie de la solitude, trouvant sa seule liberté pendant le temps du sommeil et du rêve. Le rêve apporte l’idée de liberté et de la rupture : la sortie définitive du déterminisme annonçant la possibilité de rencontre de l’individu vers l’accomplissement amoureux. À travers une critique de la réification et de l’aliénation des relations humaines, les dessins brillants de Aleksandar Marks – animés par Vladimir Jutriš, et réalisés par Vatroslav Mimica, avec la musique de Kurt Greider – créent un moment cinématographique inoubliable évoquant le rêve, par l’abstraction géométrique et la transformation de formes – métamorphosant les couleurs anthropomorphes et zoomorphiques en créations véritablement oniriques.