L’expérimentation de n’importe qui. Films expérimentaux yougoslaves et post-yougoslaves - Partie II

L’expérimentation de n’importe qui. Films expérimentaux yougoslaves et post-yougoslaves - Partie II
Ranko Kursar, Divna Jovanović, Ivan Martinac

Une proposition d'Ivana Momčilović

Le programme Expérimentation de n’importe qui – films expérimentaux yougoslaves et post-yougoslaves, conçu par Ivana Momćilović, se poursuit ici avec une deuxième partie composée de 7 films, présentée du 26 novembre au 26 décembre 2020.

La première sélection a révélé des parties du passé amateur yougoslave a priori incompatibles. D’une part la perle du documentaire yougoslave, Premier cas : l’homme (Škanata), et de l’autre, trois « classiques » expérimentaux de l’amateur Ante Verzotti. Or, tous ces films sont le produit d’un temps qui, avec une caméra amateur – en dehors des  célébrations de naissances, anniversaires ou de l’éternisation des excursions touristiques typiques du home cinéma – médite sur la société émergente, ses fissures, et donne lieu à la recherche d’un langage cinématographique qui lui est propre.

Dans cette nouvelle sélection de 7 films, nous continuons à revivre le passé « image par image ». Dans son livre Le luxe commun, Kristin Ross affirme que « le passé est imprévisible » et observe les événements de la Commune de Paris à partir de nouvelles perspectives. Regardant dans « le passé présent » d’une époque, cette fois à travers des films expérimentaux amateurs, nous apportons sur la scène du présent une éternité de thèmes qui émerveillent par leur actualité, montrant que l’anachronisme supposé cache souvent l’actualité présente. Les sept films, qui seront disponibles du 26 novembre au 26 décembre 2020, apportent de nouvelles perspectives sur le cinéma comme pensée et l’expérimentation amateure de toutes et tous comme prémisse d’émancipation et de libération.

 

Divna Jovanović (1939-1991), Transformation (Preobražaj),  SFR Yugoslavie, 1973, color, 3′

Dans Transformation, l’héritage poétique de la costumière Divna Jovanović est complété par des interventions expérimentales effectuées directement sur le film sous forme de grattage du celluloïd (rotoscopie), de coloration ou encore d’incrustation de messages secrets de ses films précédents (1960 et 1963). La transformation magistrale, au début du film, du drapeau yougoslave qui devient en drapeau communiste et prolétarien (avec une étoile prolétarienne), puis qui se transforme finalement en drapeau rouge d’amour (un cœur apparaît au lieu d’une étoile à cinq branches), laisse transparaître un message de métamorphose nécessaire, des attributs nationaux et étatiques vers la société du futur : celle du communisme générique. Les cœurs gribouillés omniprésents de Divna Jovanović, qui varient entre les dessins enfantins des premiers amours et l’emblème « officiel » du drapeau rouge historique du prolétariat, ramènent les symboles du communisme à « l’utopie » initiale – l’idée d’une société d’égalité, qui porte un message de paix et d’amour ultime. L’amour – représenté à travers le symbole des premiers amours et des cœurs maladroitement dessinés – semble être aussi perçu par Divna Jovanović dans un sens plus générique : représentant les fonctions vitales de l’organe musculaire qui souffle la vie des hommes sur Terre, grâce à un rythme harmonisé de contractions et l’injection d’oxygène de première nécessité. Tous ces sujets, de l’écologie au réexamen du rôle des femmes dans l’institution du mariage (et de la mariée), rendent le serment poético-politique de Divna Jovanović plus pertinent que jamais.

 

Ranko Kursar (1940 – 2004), Cafe Manon, SFR Yougoslavie (Kino Klub Split), 1967,  format digital (original 8mm, puis 35mm), n/b, 9′ 20

La caméra impulsive (Andrej Pivčević) enregistre le rythme de travail frénétique des serveuses dans la terrasse bondée du Café Manon à la gare routière de Split. Les mouvements accélérés des ouvrières et la position passive des hôtes du Café Manon révèlent un grand écart entre loisir/plaisir (clients) et la frénésie du travail (serveuses), qui deviennent les deux faces d’un même problème: travail et loisirs en corrélation avec mobilité et immobilité. Le film porte une note subtile d’émancipation des travailleurs/ travailleuses, exprimée à travers une page imaginaire déchirée du journal appartenant à une ouvrière faisant un travail aliénant, parlant du rêve d’une « autre » vie.

 

Ivan Martinac, I’M MAD, 1967, normal 8mm, couleur, 6min 30sec, musique – Max Roach, avec – Ranko Kursar

Un film qui, à l’époque des espaces abandonnés et déserts du coronavirus, reçoit une lecture particulière. Martinac juxtapose l’idée d’immobilité qui accompagne un seul visiteur, Ranko Kursar (un autre réalisateur amateur dont deux films sont également présents dans la sélection), sur la terrasse d’un café en hiver à Split face à un tas de chaises vides et à la musique d’un célèbre percussionniste expérimental américain Maxwell Lemuel Roach (pionnier du style musical bebop et généralement considéré comme l’un des batteurs les plus importants de l’histoire). L’improvisation à la batterie de ce dernier évoque le bruit d’un train rapide, ouvrant de nouvelles coordinations de mobilité de l’esprit. Dans ce film, Martinac touche à une situation du monde réel – un homme assis sur une terrasse de restaurant vide en hiver – changeant rythmiquement les perspectives du regard: le mobilier du restaurant et les voyages intérieurs deviennent de nouvelles perspectives d’horizon, tout en réfléchissant à l’état réel de « l’immobilité globale ».